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Les Interviews

Interview Tiken Jah Fakoly
Publié le : Dimanche 5 Février 2006 à 15:31
Dans : Les Interviews
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Interview Tiken Jah Il existe des moments de pure magie parfois, le concert de Tiken Jah en était un. En un peu plus de deux heures de concert, en ce jour d'accueil du printemps du 20 mars 2005, Tiken Jah a transporté un peu de chez lui dans sa voix, dans sa présence, dans ses mots et il nous a fait don de cet " ailleurs " que dans le reggae on ne cesse de louer : l'Afrique. Mais ce n’est pas l'Afrique du club med ni celle des safaris qu'il nous chante. Il nous chante une Afrique spoliée, en colère. Une Afrique lasse des dictatures, des perfusions économiques imposées  par l'occident. Vous savez, cet occident qui produit tellement de petits revolutionnaires à la sauce "  tryo", cet occident qui se fait des dreadlocks, cet occident qui déshabille parfois des filles de petite vertue pour les coucher sur le papier glacé d’un cd qui ne l’est pas moins. Oui Tiken Jah est bien plus qu'un chanteur, Griot moderne, artiste en exil pour ses prises de position, un être humain qui ne réclame que ce que l'on a un peu obtenu ici, en occident, et que l'on ne cesse de gacher ou de laisser filer : la liberté ! Cette liberté lorsqu'elle est chantée par certains artistes du dancehall francophone " undergound " est bafouée parce que ceux qui la prône à tort et à travers ne savent pas ce qu'est reellement la liberté. Un mot, un concept, un thème de chanson pour des featurings commerciaux, comme par exemple le dernier artiste antillais à la mode en combinaison avec le dernier artiste underground de la scène ragga parisienne. Oui je sais on dit dancehall, on ne dit plus ragga. Ce soir la, la salle est impatiente de recevoir le message et ce sont tout d’abord les musiciens qui ouvrent le " bal " avec une rythmique basse/batterie terriblement agressive qui exprime clairement que ca rigole pas. Les skanks sont balancés comme autant de coups de lame de rasoir, autant de traits de lumiere qui eclairent les coins obscurs de l’histoire actuelle ou passée qui lit l’Afrique a ce que nous appellons ici " Babylone ". Puis le Grand Tiken Jah, le grand frere des opprimes de l’afrique, le leader des sans voix, rentre sur scene pour ebrecher encore et encore le pouvoir des imposteurs, des comploteurs avec comme seul arme sa voix, sa presence et ses mots. On imaginerait bien mal qu’un des " artistes ", précédemment evoqué ci dessus, vienne sur scène pour " mash up " le public et nous demander si on " feel irie ". Durant deux heures, j’ai redécouvert ce que pouvait etre un concert de reggae " militant ". Pas un seul gimmick, pas de plan convenu pour amuser la galerie, pas de poncifs. Des gens de partout se sont déplacés pour venir l’écouter. Des centaines de paires d’yeux, des centaines de fenêtres ouvertes sur une certaine idée du monde, sur une Afrique unie, une Afrique forte, auto-determinée. Une Afrique qui, c'est inévitable, finira par faire son union et ce jour là, ca va faire mal...


Salut Tiken, merci à toi de prendre le temps de me recevoir. L'ivoirité, que tu combat, est un concept politique qui a été mis en place et qui est responsable d'une grande partie de l'instabilité politique actuelle en Côte D'Ivoire, l'ivoirité donc consiste à ecarter de la citoyenneté Ivoirienne une partie de sa population en raison de son origine ethnique, on considère que certains ivoirien ne le sont pas a 100 % ! on leur a retiré pour cela, certains droits civiques tel que le droit de vote ou le droit d'etre éligible. C'est ce que tu denonce. Qui est responsable de cette absurdité ?

Le responsable de cette absurdité, c'est l'ancien président de la république, Henri Konan Bédié qui a été «  balayé » en 1999 par le general Guei... Donc c'est ce monsieur là qui a crée le concept de l'ivoirité parce que, tout simplement, il voulait empecher certains de ses adversaires potentiels de se présenter contre lui aux élections. Comme son adversaire, Alassane Ouattara, avait un nom à consonnance malienne ou burkinabé, il a decidé de jouer sur ça et il a dit " lui c'est pas un ivoirien "... ça a commence par ça. Ils ont essayé " d'agrandir ça " et donc du coup tous les burkinabés qui sont nés en Côte d'Ivoire pendant plusieurs générations, pendant 50 ou 60 ans et qui n'ont jamais vu ou connu le Burkina Faso, se sont retrouvés bannis de la Côte d'Ivoire alors qu'au temps d'Houphouët-Boigny ils étaient associés a la Côte D'Ivoire... Un burkinabé, quand il avait l'argent, au lieu d'aller construire une maison dans son pays, ils la construisait en Côte d'Ivoire, tu vois ? Tous ces gens la, tous ces metisses... Parce tu sais, les beninois qui sont venus enseigner en Côte d'Ivoire, les guinéens étaient dans les champs de riz et de manioc, les burkinabés étaient dans les plantations de çafé-çaçao etc depuis plusieurs générations et ils ont eu des enfants donc ce concept de l'ivoirité n'était pas bien venu pour la Côte d'Ivoire et c'est ça qui a fait qu'il y'a eu des probèmes...

Dans la somme des probèmes que traverse le continent Africain, il y'a aussi des probèmes " medicaux ". Une récente etude publiée la semaine dernière, indique qu'au Zimbabwe, un enfant sur 5 meurt du SIDA. Mais l'afrique n'a pas les moyens de lutter contre les pressions politiques, les grands lobbys de l'industrie pharmaceutique et rencontre des difficultés à pouvoir dévelloper son industrie medicale, ce qui la rend encore plus dépendante des pays du nord....

Moi je pense qu'il y'a un business derrière.... Il y'a un business derrière tout ça. A l'époque on avait un ghaneen qui préténdait avoir guéri quelques malades du SIDA... Et un jour, il a été invité par des japonais ou des americains, je sais plus, a l'extérieur du pays... Il n'est jamais revenu. Au dela de ça, la situation est effectivement préoccupante mais il y'a aussi un manque d'implication à 100% de la part des dirigeants... Parce qu'il ne faut pas toujours tout attendre de l'extérieur, il faut que les dirigeants politiques s'impliquent, qu'il y'ait de plus en plus de campagnes d'informations et de sensibilisations au sein de tous les foyers, tu vois ? Mais c'est de la responsabilité de nos dirigeants politiques car à partir du moment ou leurs enfants, leurs proches, leur cousins, leur entourage familiale ou eux memes ne sont pas concernés par ce problème, ils ne font rien ou très peu parce qu'ils ne sont pas confrontés à la gravité de la chose et c'est vraiment dommage... Parce que en Afrique de l'Est, en Afrique du Sud, la situation est vraiment inquietante...

lorsqu'il y'a quelques mois, en France, on ouvrait tous les 13h tous les 20h sur la situation des Français rapatriés d'urgence de Côte d'Ivoire, on était un minimum informés, sensibilisés à l'actualité de la Côte d'Ivoire. Depuis, c'est le silence radio, dans les grands médias nationaux... Que se passe t'il en Côte d'Ivoire en ce moment ?

Ce qui se passe c'est qu'on est bloqués. On est bloqués parce que ceux qui sont au pouvoir n'ont pas envie de lacher l'affaire, d'organiser des élections parce qu'ils sont minoritaires et conscients que si ils organisent de nouvelles élections, ils seront certains de les perdre. Ils essaient d'organiser des " référendums " et demandent aux rebelles [ ceux qui contestent le resultats des élections ] de déposer les armes avant les élections tandis que eux sont en train de s'armer ! Alors moi je me bats contre toi et on me dit de laisser tomber les armes alors que toi tu les gardes ! Donc tu vois, on est bloqués.. Le seul truc, c'est qu'on s'est dit que le mandat du président actuel finit en octobre prochain... le 5 octobre. S'il organise des élections d'ici la, tant mieux. Si il n'organise pas d'élections, alors après le 5 octobre nous considèrerons le pouvoir comme vacant, que le pouvoir sera dans la rue donc je pense que certaines décisions seront prises...

Dans ce cas la, toi, tu serais alors encore condamné à rester en exil au Mali, ou du moins à proximité et à ne pas pouvoir rentrer au pays...

C'est le prix a payer. Quand on est engagé dans un combat comme celui la, on est amené à payer un prix. Tant que ce pouvoir, ce président la sera en place, je ne peux pas revenir. Parce que ce président est quelqun de très dangereux.

C'est vrai, parce que toi, contrairement à d'autres, ton combat, à travers le reggae, fait que tu es réellement menacé...

J'attends pas d'etre menacé, j'ai pas attendu parce que je savais que çela allait arriver. Comme pour tous ceux qui ont été tués... J'ai un ami qui a été tué, un ami comédien. Simplement parce qu'il a " attendu " d'etre menacé, tu vois... Je pense que si il était parti au même moment que moi, il serait peut etre encore en vie aujourd'hui. Bob avait dit que celui qui fuit le combat d'aujourd'hui ne s'en va que pour préparer le combat de demain. Ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui me connaissent car quand ils étaient dans l'opposition, on s'appreciait mutuellement, ils aimaient ma musique. Ils ont meme essayés de m'inviter à leurs meetings mais j'ai toujours refusé parce que je me dis que je n'ai pas le droit d'apporter mon soutien à un parti politique parce que on sait jamais, tu vois ? Ils savent que quand je suis " l'opposition ", je ne lache jamais l'affaire ! Donc si j'étais resté, si j'avais attendu d'être menacé je pense que je ne serais pas aujourd'hui en concert à Clermont Ferrand.

Quand on voit justement la trajectoire de la vie que tu mènes, comment s'est passée la rencontre avec Magyd Cherfi, qui a écrit le texte de " Tonton d'America " ?

Magyd, on se connait par les textes... J'ai connu ses écrits par Zebda et donc je lui ai demandé de m'écrire quelques textes, j'ai choisi " Tonton d'Ameriça " et on s'est rencontré apres... Ensuite, les Zebda ( les deux freres Hakim et Mustapha Amokrane ) sur le titre " Ou Veux Tu Que J'Ailles ", c'est parce que je crois que Zebda représente un peu cette communauté maghrebine qui est souvent victime de cette injustice sociale ici en France avec le problème des sans-papiers. Moi je représente la communauté burkinabé, malienne, guinéenne qui a été chassée de la Côte d'Ivoire, je parle pour eux et à leur place. J'ai pensé que les Zebda pourraient parler de cette communauté maghrébine qui rencontre des probèmes ici en France, voila comment a debutée et comment a eu lieu cette collaboration.

Autre chose, dans le reggae, surtout en jamaique, il est traditionel d'aborder le sujet du rapatriement en Afrique. C'est un thème qui a été tres souvent abordé et qui l'est encore... Quel est ton regard sur ce point ? Est ce que tu ne penses pas que le regard des jamaicains sur l'Afrique est un peu faussé par la réalité du terrain ?

Je sais pas.... Ce que je sais c'est que les Jamaicains parlent beaucoup de l'Afrique, qu'ils aiment l'Afrique et qu'ils aimeraient beaucoup y retourner. Je peux les comprendre parce qu'en fait ils ne connaissent pas l'Afrique. Ils s'y interressent parce qu'ils savent qu'ils viennent de là, qu'on les a apportés en Jamaique... Mais ils ne joignent pas l'acte à la parole. Il y'a des difficultés...  Ne serait ce que pour les concerts en Afrique, c'est difficile de les organiser avec les jamaicains. Ils ne devraient pas demander les mêmes cachets que ceux qu'ils demandent ici en Europe... En Afrique, les moyens sont limités, il n'y pas beaucoup d'argent. Meme en Jamaique, quand ils jouent, ils savent qu'ils ne gagnent pas autant d'argent que ce qu'ils demandent pour venir jouer en Afrique. Mais en même temps, l'échange positif commence à se faire avec le premier grand concert qui a eu lieu en Ethiopie pour le 60ieme anniversaire de la naissance de Bob Marley. ça a permis à beaucoup de jamaicains de venir faire un petit tour et on sait jamais, peut etre qu'avec ce genre d'évenements, ils finiront par ne plus chanter l'Afrique mais par venir en Afrique....

Pour terminer, un petit mot à ceux qui liront cette interview....

Je leur laisserais un message de paix et d'unité.... Leur rappeller qu'ils doivent etre vigilants parce que si le monde va mal aujourd'hui c'est parce qu'il y'a beaucoup de fous a la tête de beaucoup d'Etats... Comme les lois sont decidées par ces fous, c'est a nous d'être vigilants et de faire attention à ne pas nous laisser faire. De rester éveillés... Toujours rester éveillés.

Ok. Merci a toi...

Merci......

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