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Les Interviews

Interview Magyd Cherfi
Publié le : Dimanche 29 Janvier 2006 à 21:31
Dans : Les Interviews
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Magyd Cherfi, chanteur au sein de l'ex-groupe toulousain Zebda actuellement en pause, s'est autorisé une petite escapade solo pour livrer un album presque " personel " qui s'ecoute comme on lit un livre de nouvelles. Magyd est un homme engagé avant même d'etre un " chanteur engagé", c'est pour cela que ses chansons sonnent toujours vraies dans la mesure où il ne s'agit pas pour lui de jouer un role très a la mode ( celui de " rebelle " ) mais juste d'apporter sa pierre à l'édifice d'un courant humaniste qui est debarrassé de ses " niaiseries bobo " et des consensus mou d'amour fraternel d'une gauche qui n'est plus à l'écoute du monde dans lequel elle évolue péniblement. Magyd est capable de chanter sur tous les styles de musique, car le fond prime sur le style, et ca fait de lui un chanteur qu'il est difficile de cloisonner dans un vocable mercantile. A ce titre, il a sa place un peu partout, et c'est ce qui m'a invité à vouloir en savoir un peu plus sur ses idées, son combat. Il a eu la gentillesse de m'accorder un peu de son temps pour une interview que vous pouvez lire ici meme. Pas de blah-blah, du concret et surtout du vécu...


Bonjour Magyd, tout d'abord merci de m'avoir accordé un peu de temps pour cette interview. Depuis la sortie de ton premier album solo est ce qu'avec le recul tu te dis qu'il y'a des chansons que tu aurais en fait voulu chanter au sein de Zebda et inversement des chansons que tu a chanté au sein de Zebda et que tu aurais voulu voir figurer sur " la cité des étoiles " ?

C'est vrai qu'il y a des chansons de Zebda que j'aurais aimé voir figurer sur mon album perso , une chanson comme " Le Petit Robert " ou " Mon Père M'a Dit ". Par contre c'est vrai aussi qu'il y a des titres de mon album qui auraient pu figurer dans un Zebda je pense à " L'Alphabet Syndical ", " Ma Place ( Et Ce Qui Va Avec ) " et bien d'autres . Mais tout cela finalement me paraît logique puisque je suis dans une espèce de période de transition entre ce que je fus et ce que je deviens. C'est vrai que je suis pas dans un album tout à fait " perso "...

Tu ne portes pas dans ton cœur, à ce que je sais, une certaine partie de la scène rap, celle qui ne véhicule pas de valeurs humaines et qui n'est que le porte étendard des grandes marques de fringues etc... Que dirais tu, puisque ici sur ce site on est dans le " reggae ", de cette nouvelle scène reggae ragga qui colporte des idéaux matérialistes et machistes et qui en plus pourrait croire donner des leçons d'intégrité à des groupes comme Zebda , Sinsemilia, Massilia Sound System,... ?


" Je Suis Franc "
Extrait de : " La Cité Des Etoiles "
Magyd Cherfi / Magyd Cherfi - Joel Saurin.


C'est vrai que je suis critique vis à vis de la scène hip hop, r'n'b ou ragga parce que trop souvent caricaturale. J'aurai aimé un mouvement plus à gauche, plus décolonisateur, laïque et qui ouvre les portes de la modernité, ce qui implique un regard critique sur sa propre famille, sur la ghettoïsation qu'elle génère parfois de par ses propres frustrations. J'aurais aimé un hip hop homosexuel et sans tabous, une expression métissée, ouverte aux femmes et non, comme c'est souvent le cas, une apologie machiste, anti-blanche, et par-dessus le marché ultra-libérale. Ce qui en soi est une contradiction quand on est issu de l'immigration maghrébine ou africaine. Je rêve d'rnb, d'un ragga qui assume sa difficulté à trouver une place dans une société, il est vrai, hermétique aux culture d'outre-méditerranée mais qui en même temps fasse le choix des valeurs républicaines, en tous cas de valeurs universalistes. J'attends un choix clairement fait pour la défense du service public, un choix clairement assumé sur nos francités. Une adhésion critique, certes, mais franche pour ce qu'est la France quand elle respecte ses immigrés, ses parias, ses femmes, ses sans papiers, ses chômeurs. D'un point de vue esthétique, c'est vrai que dans Zebda on s'est foutu des styles et de l'underground parce que seul le message a compté et d'ailleurs on a jamais prétendu, nous, être dans une ligne de rap ou de reggae, qui vaille qu'on s'y arrête, on s'est plus intéressés à l'ambiance, aux parfums. On a plus eu le souci de la fête et du message mais on ne s'est jamais pris pour les musiciens que, d'ailleurs, nous n'étions pas. On s'est considérés comme un laboratoire touche à tout. Une expérience avec toutes les limites qui vont avec. La chance du succès n'est venue que plus tard.

Internet est un formidable moyen de communication et recèle des possibilités de lutte et d'organisation quasi infinies... Mais il n'y'a pas que des " gentils " sur l'affaire et en me baladant à droite et à gauche, si j'ose dire, je sens comme une montée des communautarismes et des luttes liées à telle ou telle appartenance ethnique, religieuse ou politique... Ma question est donc la suivante : est ce que tu pense que cette transposition du réel vers le virtuel va nous mener vers toujours plus de divisions ? est ce que ça va finir par " peter ", comme on dit ?

Je crois à l'internet comme un outil de communication donc de partage et puis faut toujours aller dans le sens du progrès même avec son cortège de malheur. Il y a c'est vrai une montée des communautarismes mais je la comprend. Il y a vingt ans nous nous battions pour l'égalité des droits. Aujourd'hui où sont les acteurs noirs dans le cinéma français ? Où sont les gens de couleur dans le théâtre, dans la littérature, la bd ? Où sommes nous dans les partis politiques, les institutions, les postes à responsabilités, l'assemblée nationale ? Les jeunes générations désespèrent de cela et vont donc chercher refuge là où il leur semble entendre un écho à tant de questions sans réponses. Parfois ce sont de mauvais choix surtout en ce qui concernent les choix de type religieux mais cela n'implique pas forcément à moyen terme de danger particulier pour la république, cela ne fait que retarder les avancées...

Est ce que toi ou plus particulièrement le groupe Zebda avez déjà eu affaire à des " pressions ", à des " menaces " pour saper le travail militant et citoyen qui est aussi une composante essentielle du travail que tu mènes pour " faire de la place à son voisin " ? est ce que finalement le rappeur ou le raggamuffin qui fait des chansons dans le vent avec des clips limite classés X, ça n'arrange pas un peu la bonne marche des institutions ? ça étouffe un peu le bruit de ceux qui n'ont que " se retrousser les manches et se mettre au travail " comme légitime discours...

Zebda n'a jamais reçu de pressions particulières, notamment parce que nous n'avons jamais et à juste titre représenté de dangers pour les institutions de la république. Nous croyons nous en la réelle existence d'un état de droit même s'il faut reconnaître qu'il vaut mieux être blanc pour en jouir au mieux. Ce combat est le nôtre et il sera long comme toutes les résistances au faschisme, au racisme, au sexisme et à tous les antisémitismes .Quant aux artistes pseudo rebelles qui font l'apologie du mercantile avide, ils servent la cause libérale qui fit de nos propres ancêtres des esclaves....

Une question d'ordre plus génèrale, est ce que tu suis de près ou de loin ce qui se passe dans le reggae ? quels sont tes artistes préférés, ceux à qui tu accordes de la tendresse ou, au mieux, du crédit ?

Evidement je citerai comme tant d’autres Bob Marley comme référence absolue au reggae, comme au combat. En ce moment j’écoute Stanley Beckford, un des ancêtres du reggae. Ça donne une idée de mon âge ! Quand aux jeunes générations, je n’éprouve que de la tendresse, il faut donner le temps à chacun de trouver sa spiritualité musicale.

Celà fait 20 ans que tu chantes et, même si je ne connais pas toute ton oeuvre, je n'ai jamais entendu de futilités dans tes paroles.... Daniel Balavoine disait, quelques jours avant sa mort, qu'il fallait faire les choses au moment où l'on avait envie de les faire ( en parlant de l'aide qu'il apportait au projet d'installation de pompes à eau solaires en Afrique ), qu'il fallait les faire avant d'être écœuré par l'attitude négative de la majorité des gens, écœuré de voir que les choses progressent trop lentement.... est ce que tu a toujours autant d'énergie pour ton combat ?

En ce qui concerne mon énergie après vingt ans de chant... Je répondrai que tout est question de conviction .Une conviction, une vraie conviction, ne s’étiole pas au moindre coup de vent, j’ai des valeurs auxquelles je crois et ce ne sont pas les déceptions qui les amenuisent. Il peut m’arriver de déchanter, d’entrer comme tout un chacun dans des désillusions passagères. Mais le libéralisme à tout crin et les discriminations de tout poil font partie de mes bagarres du quotidien, à la seule condition que je m’y engage résolument mais sans illusions particulières. Tout est affaire de persévérance donc de durée. Je me fais de plus en plus à cette idée la.

Quels sont tes projets musicaux ou littéraires ( voire cinématographiques ) pour l'après " cité des étoiles " ?

Il s’agit essentiellement d’écriture. Ecrire des chansons pour d’autres c’est aussi pour moi sortir de mon ghetto des mots. Ecrire pour le cinéma bien sûr mais surtout écrire pour entrer en utilité....

Ce sera tout... Merci...

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